Le fils ou pas

A la librairie Rimbaud (où on trouve désormais une carte postale mettant en regard le célèbre portrait boudeur et le portrait flou de l’ex-poète adulte et moustachu ; ce nouveau cliché a-t-il trouvé sa place au milieu des reliques et des malles rassemblées en haut des marches du musée à lui consacré, au bout de la rue du Moulin, en face ou presque de la maison où vécut sa mère, aujourd’hui visitable et vide ou presque ; écrin moderne et presque aussi dérisoire que le tombeau 19e qu’offre au poète aux semelles de vent le vieux moulin), j’ai acheté le texte de Pierre Michon. « Rimbaud le fils » par celui dont le père pareillement manqua. Le folio porte un portrait peint quelque part pendant l’errance, dans un bar. Et que j’ai aimé cette prose-enluminure, dessinant les pères ou les frères qu’il faut finalement planter là.

Le lion

Il aurait pu s’appeler Hercule. Ou Férocias.

Le cirque est installé sous le viaduc, et chaque jour apparaît une nouvelle affiche à la gloire du lion blanc, unique en Europe. Au détour d’un croisement, la voiture publicitaire vrombit son annonce et vous le répète en boucle, après les clowns (rires enregistrés).

Le lion blanc s’appelle Brian.

Quelque chose de terrible est arrivé…

En plein milieu du 5e épisode des Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz, l’enregistrement s’arrêta soudainement, tandis que le futur père Dinis, encore jeune homme ardent, s’apprêtait à aller Blanche de Montfort, qui s’est installée à l’écart de son mari avec ses jumeaux, dans le pavillon de chasse. Le mari jaloux prétend que *Melvil Poupaud*, donné pour mort, la visite dans sa retraite… Mais il rappelle le visiteur pour lui demander d’enlever ses bottes… FIN !

Alors, quoi ? Melvil est-il vivant ? ou un fantôme (enfin un épisode gothique !) ? Benoît a-t-il tué Blanche et veut-il empêcher son ami de le découvrir ? Le futur père Dinis va-t-il le tuer (de jalousie, lui aussi) ?

Et Elisa ? Je lis qu’elle est convoitée par Pedro devenu grand et qu’il va se battre en duel avec Alberto de Magalhães. On l’a vu refuser un duel (ces superbes scènes où la caméra s’arrête sur la fenêtre d’un fiacre, nous privant de l’action elle-même que l’on ne fait qu’entendre), quelle sera l’issue de celui-ci ? Et quelle vengeance Elisa veut-elle tirer de lui ?

Alberto dont on avait vu frémir la perruque quand il n’était encore que l’insolent Mange-couteau, rendant, avec ses yeux noirs, son personnage intriguant…

Missing

Titus fantôme

Qu’est-ce qui est si séduisant dans Titus d’Enfer de Mervyn Peake ?

Sans doute le fait que les personnages condensent les traits de la Lectrice (enfin, de moi, en tout cas).

Il y a un roi qui aime si fort les livres qu’il peut en mourir.

Une reine qui ne se sent bien qu’enveloppée dans la mer ondulante de la fourrure de silencieux chats blancs.

Une princesse renfrognée, collectionneuse d’objets insolites glanés lors de ses promenades, en quête de lieux inconnus dans sa propre maison.

Des altesses jumelles (même si l’identification est ici un peu désagréable)…

Et puis l’extrême fantaisie de la description d’un château complètement improbable et de dialogues brillants, un jeu perpétuel avec la langue, qui m’a fait penser parfois à Lewis Carroll, des personnages aux silhouettes parodiques (le cuisinier porcin et le garde arachnéen), tout cela en contraste avec une intrigue presque inexistante et une mélancolie de plus en plus affirmée, chaque personnage ou presque étant enfermé dans sa solitude, son obsession (par exemple, l’effort d’Irma Salprune pour être une dame, ou la blessure de se sentir toujours critiquée, incomprise pour Nannie Glu) – et cependant les personnages même coupés des autres, ambitieux ou fous, ont une façon très douce de se soucier des autres, de les protéger…

Le petit Titus qui donne son nom au roman n’est ici qu’un nourrisson qu’on trouve laid et qu’une nourrice naine bringuebale d’une cérémonie à une autre. Rien de démoniaque chez lui, et aucune personnalité encore, juste quelques chouinements… Encore un pied de nez.

Auto-stop ? Le récit publié sous ce titre par Daniel Bélanger aux éditions des Allusifs tient bien moins du récit picaresque que semble annoncer son titre que de l’ « arrêt sur soi », à l’âge critique de 19 ans, lorsque l’on est encore en quête de soi.

En fait de quête, le narrateur paraît se fuir. Fuir le père bon mais « endormi » (c’est l’image qu’il emporte de lui), en sommeil de la vie. Fuir la mère déprimée qu’il ne peut aider. Fuir en Europe qu’il traverse méthodiquement, enfermé dans une glace sentimentale qui ne lui donne accès à rien, ni à la chaleur des rencontres ni à la magie des lieux.

Jusqu’à ce qu’il rencontre Anna l’Italienne, ses gestes sûrs de lavandière, son mystère de fille inaccessible, si ce n’est par le corps qu’elle offre. Une rencontre-révélation, la vie enfin – provisoirement, car la glace ressaisit sa proie vivement.

Mais le narrateur offre au couple un drôle de happy end, le temps que les faux semblants érigés par les deux amants, ces êtres de fuite, se dissipent…

Deuxième récit publié par les Allusifs dans une collection portant sur les « peurs », le récit de Daniel Bélanger explore avec poésie la peur de vivre. Incapable d’éprouver, de s’abandonner, de se lier, le jeune homme que fut le narrateur doit faire l’expérience d’un sentiment qui ressemble à l’amour, du manque, de la perte de soi, pour gagner l’apaisement et finalement s’ouvrir à l’autre sans mensonge. Le charme de cette aventure qui mène aussi à l’art (car le jeune homme désire sans y parvenir tout d’abord se libérer de lui-même dans les mots, la musique) tient en outre à sa forme, des vers libres qui transforment cette expérience en élégie.

Un petit ouvrage qui, mine de rien, a rallumé le souvenir des étés berlinois, foyers de tant de découvertes et de rencontres. Ceux qui ont cherché refuge dans une autre terre, dans une autre langue, pour se trouver là où on ne les attendait pas partageront l’émotion douce-amère de ce poème de fin d’adolescence.

Lu dans le cadre de masse critique

Par terre

Mise en scène

On ne sait quel coup de vent
Ou quelle colère avait éparpillé
Sur le chemin du marché Le testament Donadieu
(un roman de Simenon).
J’en ai récupéré
Les pages 417-418 et 423-424.

« _J’accepte qu’on me tue, articula-t-elle…. »

« Il avait aperçu, par l’entrebâillement du vison, la robe de chambre nacrée. »